Millésime 62
Je passe un temps conséquent à Paris ces derniers temps. Aussi, je butine les (petites) tables comme une abeille urbaine, concoctant son "miel-béton" sur les toits de l'opéra Garnier.
J'avais prévu d'aller dîner chez Tellus dans le 2ème. Il est 19h45, le resto est vide et éclairé. Le menu "collé sur la vitrine" précise un début de service à 20h00.
Je fais un petit tour dans le quartier et reviens à 20h00 pétantes. Je découvre le même établissement plongé dans le noir. Intrigué, je pousse instinctivement la porte et découvre un gars et une fille dans l'obscurité (se cachant quasiment) accoudés sur le comptoir...
"heu, bonsoir, vous êtes fermés ? Parce que y'a 10 minutes, c'était encore allumé !!".
La fille bredouille (visiblement ce doit être Gaëlle, la cuisinière, très emmerdée de s'être faite "griller" ainsi) : "heu, désolé, on a du fermer, on a eu un problème ...".
Je repars sur ce malentendu, surfant entre ridicule et incompréhension, vers mon "plan B2" pour le coup.
David Ditte, nancéen d'origine, a l'âme baladeuse.
Après une formation à La Moselle et au Bistroquet, il a fait son baluchon pour faire notamment étape au "Buddha's Bar", au "Bar Fly", "Le Pavillon", "Le Domaine de Bélesbat", sans compter les démarrages des "MK2" et "Jules Jim", avant de rejoindre Millésime 62 coaché par Sandrine et Stéphane Savorgnan (ce dernier est né en 62).
J'arrive sans réservation. L'établissement affiche quasiment complet. On me place très rapidement à l'une des 2 dernières tables disponibles.
Déco "brasserie-bibliothèque" avec une thématique bacchique un poil maladroite. Ambiance bruyante. Service "à la parisienne", speedé, peu attentif, mais suffisamment délicat pour ne pas effrayer la clientèle parfois précieuse du Concorde d'en face (pas l'avion-barbecue, l'hôtel !!).
Rapidement, j'opte pour le menu à 29 € (celui du jour est à 23 €). Mon entrée sort du frigo pour atterrir sur ma table.
L'avocat crevettes à la façon du Chef
j'avais, notamment, le choix entre une "Royale de Saint-Jacques et petits légumes, coulis de langoustines" ou une "Poêlée d'encornets et poivrons confits", ou encore une "Tarte tatin aux aubergines, émulsion au basilic" et bien d'autres choses. Mais je voulais voir ce que pouvait être "la façon du chef" de ce basique ménager.
Présentation en effet plus flatteuse que la normale, l'ensemble est bien citronné, onctueux, parsemé de bons morceaux fondants d'avocat.
Les petites crevettes sont justes aussi (un peu rares), et le petit coulis (émulsion selon le chef) de "soja-huile de sésame" tout à fait en phase avec cette jolie entrée.
Suprême de dorade Royale, courgettes confites et basilic
Présentation relativement agréable, qui va être très rapidement entachée par le caractère gustatif bien moins plaisant.
Le suprême baigne encore dans la matière grasse de cuisson. C'est limite écoeurant. Il est, de plus, bien trop saisi.
L'hétérogénéité de la cuisson permet de saisir de très fines parties, parfaites, qui révèlent le très beau potentiel du morceau proposé, totalement gâché par cette approximation.
Les courgettes ne sont pas confites, très croquantes, tout justes cuites en fait.
Quant au basilic, il est quasi insoupçonnable. La branche de fenouil (ou de je ne sais quoi) commence à me gonfler sérieusement, comme ayant sauté de l'entrée au plat. Vous remarquerez sur l'extrémité gauche du cliché, une noisette...
Tiramisu à la crème de marron
J'avoue, j'adore la crème de marron. C'est le Nutella de mon "enfance de pauvre, quand on chouravait des bouteilles consignées à des clodos endormis pour s'acheter une grosse conserve de Clément Faugier".
On se coupait les phalanges avec les bords de cette dernière, en prélevant directement avec les doigts, la meilleure crème du monde.
On s'en foutait, on était heureux comme certains gosses sur les photos de Doisneau (mais en couleur)....
Ce tiramisu est d'une neutralité affligeante. On ne sent même pas la crème de marron, le café surfe avec la puissance d'un déca, et le mascarpone est fade comme une présentatrice de M6...
Deux mots sur la carte des vins, dont on attend de légitimes fulgurances avec un pareil nom sur la devanture.
C'est "tiède" comme une tisane oubliée. Chapoutier, Jadot, Taittinger, Roux, Delas, La Chablissienne, ponctuée par quelques Burgaud, Lignier, Tessier (orthographié Tissier), Pichard, Tours des Gendres, Sigonneau (dont j'ai croisé aussi des bouteilles au Porte-pot dans le 5 ème, rue Boutebrie, repris en octobre 2010 et moins axé nature) le tout à des coefficients qui frôlent parfois celui d'un verre de Coca-Cola en boîte de nuit.
J'ai dîné en compagnie d'un verre de chenin (cuvée JBL ou JLB, je ne sais plus) du Château de Fesles 08 (7 €).
Un nez relativement réduit de carton mouillé, vernis et de fruits blancs bien mûrs. Fines notes miellées et d'hydrocarbures.
Attaque très acidulée, sur la poire, finement boisée. C'est élégant, très fruité, à la belle et persistante trame acide. ***
En conclusion, une entrée prometteuse pour une suite "trop maladroite pour être vraie".
Une telle hétérogénéité me laisse coi... Pudlo (ou l'un des ses assistants) a évidemment aimé, John Whitting en a dressé un portrait plus sévère et plus juste au regard de ma propre expérience.
Je ne sais pas si 62 fut un grand millésime, mais celui-là ne risque pas de rester dans les annales...